FRANÇAIS ITINÉRANT

November 1, 2014

 

Entretien avec Émile “ Baba” Scheitz, président de l’association familiale pour les Gens du voyage en Île-de-France (AFGVIF) d’après les questions d’IL93, propos recueillis par l’ADEPT

 

Baba, qui êtes vous et quel est votre parcours de vie ?

Je suis né sur le voyage, mes parents sont nés sur le voyage aussi et je vis en caravane toute l’année. J’ai été à l’école jusqu’à 16 ans. Comme on voyageait beaucoup, on changeait tout le temps d’établissement. Aujourd’hui, je suis le représentant de l’association AFGVIF. Cette association a été créée en 1972 par mon père, sur les conseils d’un curé, afin de pouvoir négocier notre stationnement sur un terrain plusieurs années de suite. C’est une association familiale, dans

le sens qu’au début c’était juste pour notre famille. En 1988, j’ai été choisi par mon père pour reprendre la tête de l’association. On m’a par la suite proposé d’étendre les actions de l’association à un niveau régional, l’Île-de-France, puis national, ce que j’ai refusé car cela représentait trop de responsabilités. Ça m’a pris du temps de gagner la confiance des familles dans toute la région. En 1995, je me suis associé à Michel Lambert, dit Kiko, pour domicilier l’association à Aubervilliers et joindre nos actions de domiciliation et de médiation.

Cela demande beaucoup de travail d’être à la tête d’une association comme celle-là et de représenter les familles. Je ne suis pas le chef, et je ne peux pas parler au nom des autres, je suis là pour les défendre. Pour résumer, je suis médiateur sur l’accueil et le stationnement tandis que Kiko s’occupe de la domiciliation et de l’accès aux droits. Nous sommes tous les deux, avec trois autres jeunes, salariés par la préfecture, pour faire ces médiations et l’accompagnement

des familles. Concernant le stationnement, on fait des courriers pour prévenir les élus des passages et arrivées des

familles et demander des places mais la plupart du temps on ne reçoit que des refus. Alors souvent, je leur dis « mettez vous là et après on en discutera » car c’est après l’installation des familles sur un terrain que l’on essaye de négocier une autorisation avec les mairies. Mais ce qui est sûr, c’est que la situation en Île-de-France est plus difficile, et différente, qu’ailleurs en France car il y a très peu d’espace disponible. Je peux vous dire que lors des médiations, le maire

on ne le voit quasiment jamais. Souvent, on parle avec la préfecture ou le propriétaire du terrain. Les élus, eux, ils ne s’engagent jamais. Mais par contre, le plus gros problème avec les élus, c’est quand ils appellent les sédentaires 1 à participer aux négociations et leur montent la tête. Ça devient très dangereux, car ils les mettent contre nous.

 

“Il n’est pas interdit de voyager, mais il nous interdisent de stationner”

 

Est-ce que vous voyagez encore ? Pourquoi ?

Oui je voyage encore. Il y a quinze jours que je suis rentré. Malheureusement c’est beaucoup plus compliqué aujourd’hui de voyager. Avant on suivait les saisons et les endroits où il y avait une activité économique.

Ça commençait avec le 1er mai, on vendait le muguet, avec cet argent on achetait des marchandises pour faire les marchés pendant tout l’été. À l’automne on allait faire les vendanges et finalement on finissait par revenir début décembre sur le terrain hivernal, on avait un cycle de voyage lié aux activités que nous faisions suivant les saisons.

On a tous un point d’ancrage et on y revient pendant l’hiver. Souvent, c’est parce qu’on a des morts au cimetière ou bien qu’il s’agit de notre commune de rattachement. Pour nous, c’est Tremblay, mais j’en connais d’autres c’est dans le Nord, d’autres dans la région de Nantes… Par contre, là où on est né c’est souvent le hasard, par exemple j’ai deux fils qui sont

nés à Bordeaux, … c’est juste qu’on était dans ce coin pour les vendanges ! Il n’est pas interdit de voyager, mais il nous interdisent de stationner. Avant on repérait les marchés, puis sur la carte on regardait où il y avait des rivières, on s’installait sur les bords. Maintenant on ne peut même plus y accéder ou se mettre en pleine nature. Au lieu des bords des rivières, on se retrouve sur le bord des routes. Nous sommes douze ménages sur ce terrain hivernal, cela fait dix ans que la mairie nous le met à disposition. Chaque hiver on signe de nouveau une convention et tout se passe toujours bien.

Sur le terrain nous avons l’eau, l’électricité – que nous payons – et des toilettes douches, mais comme vous le voyez la situation du terrain n’est pas des plus stratégiques, certaines pistes de l’aéroport Charles de Gaulle sont juste là, derrière la butte, nous sommes réveillés et dormons sous le bruit des avions. L’accès au terrain donne sur une route très fréquentée, on ne peut sortir qu’en voiture et nous avons les lignes à haute tension sur le terrain d’à côté. En gros, nous sommes vraiment au milieu de nulle part…

Puis, comme ça se passait bien avec la mairie et les gens de Tremblay, il y a eu un projet d’aire d’accueil pour nous, mais pour trouver le terrain ça a pris six ans. Les deux mairies n’avaient pas assez d’argent pour l’acheter, du coup c’est un forestier (privé) qui l’a acheté et qui leur en a ensuite revendu une partie. Par malchance, il y a des fouilles archéologiques sur la partie du site prévue pour la construction de l’aire du site prévu et depuis quatre ans on attend. Pendant ce temps là, le privé construit sur l’autre partie de son terrain sans problèmes… « Même quand on voudrait, on ne peut pas se plaindre, pendant qu’il y a des voyageurs qui n’ont rien. »

 

Aujourd’hui, qu’est ce que ça représente pour vous être « Gens du voyage » ? Est-ce que c’est la même chose qu’hier ? Est-ce que les Gens du voyage ont changé ? Est-ce que la perception qu’a la société des Gens du voyage a changé ?

Gens du voyage c’est un terme de l’administration pour nous désigner. Avant on nous appelait romanichels, bohémiens, gypsies… Si c’était pour moi, on dirait plutôt « Français itinérants » ou Français du voyage, quoique le mot voyage ne soit pas adéquat parce que tout le monde peut voyager pendant les vacances mais ce n’est pas leur mode de vie. Par contre, je voudrais qu’on insiste plus sur le fait qu’on est français avant tout.

Il y a des gens qui vivent dans des lotissements, d’autres qui vivent dans des HLM, entre eux, on ne fait pas de différence. Pourquoi on en fait avec nous parce qu’on vit en caravane ? Ce dont j’ai vraiment peur c’est de l’instrumentalisation des sédentaires, qu’ils soient montés contre nous par les médias, par les politiques… Il y a toujours eu une méfiance mais avant, quand on arrivait dans un village, les habitants étaient contents parce qu’on créait du boulot et on travaillait. Cinq caravanes qui s’installent sur un site, c’est autant de personnes qui vont acheter à manger et à boire dans la ville.

Vous savez, même pour trouver du boulot c’est dur. Si les employeurs savent qu’on est Gens du voyage ils ne nous prennent pas. Même l’adresse joue, s’ils voient que la personne est domiciliée dans notre association à Aubervilliers, c’est grillé. Du coup, les jeunes louent des adresses, des boîtes postales pour être incognito.

 

En termes d’habitat qu’est ce que vous recherchez ?

On voudrait avoir notre petite place comme tout le monde. Beaucoup de familles cherchent la sédentarisation. Pas une sédentarisation totale, ils voudraient avoir un chalet sur un terrain tout en gardant la caravane à côté ou alors un habitat adapté comme à Rosny. Les gens en ont marre, ils ont peur et ils recherchent la sécurité. Et puis c’est devenu trop compliqué de stationner. Le voyage est perdu à 50 %. Ils veulent accéder à la propriété mais c’est vraiment compliqué

dès que les propriétaires voient qu’on est Gens du voyage ils refusent de vendre et du coup il faut passer par des intermédiaires si on veut acheter des terrains. Pour les nouvelles générations, le voyage c’est plus pareil. Ils préfèrent avoir un terrain sur lequel ils sont toute l’année et ils partent en vacances l’été comme les gadgé 2. Mais du coup, comme

ils sont sédentaires, ils sont coupés des autres et ils ne voient plus personne. Parce que quand on voyage, on rencontre les autres familles, on se fait des grillades tous ensembles…

 

 

Qu’attendez-vous des pouvoirs publics ?

Pour commencer, plus d’écoute des demandes des familles. Et puis peut-être plus de sécurité ?

 

Si vous pouviez faire un voeu ?

Que derrière tout ça le voyage continue, et qu’on puisse voyager librement.

 

Meriem Boukela ibid. & Sara Danti,

chargée de communication et de développement

ADEPT93

 

1 Ndlr : les riverains

2 Ndlr : non tsiganes

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