Maternité

Des femmes appellent le 115 à la sortie de la maternité, pour être orientées vers un accueil d'urgence ou un hôtel. Est-ce un phénomène exceptionnel ou un symptôme récurrent en Seine-Saint-Denis ?

Les sentinelles : lors des dernières assemblées générales d'Interlogement93, le 115 fait des constats alarmants. Le adhérents de l'association s'inquiètent des conditions faites aux mères et leur nouveau-né. Deux administrateurs d'IL93, directeurs de centre mères-enfants, proposent d'initier un groupe de travail pour connaître et mesurer cette dureté sociale, pour en témoigner et trouver des améliorations.

Une approche circulaire : orienter des mères et leur nouveau-né soumis à la précarité, palces institutions et acteurs dans des interactions complexes. Il faut agir vite, malgré des réponses insuffisantes aux besoins. Plutôt qu'un groupe de professionnels avertis, les acteurs ont été successivement réunis de façon dynamique. Ce format de travail souple et léger a permis la rencontre d'interlocuteurs qui ne s'étaient peu, ou jamais vu. Cela a servi la recherche d'un consensus.

La composition du groupe : avec six séances, ving sept professionnels se sont rencontrés : IL93, Conseil général, Education nationale, Maternités publiques de Bondy, Montfermeil, Montreuil et Saint Denis, neuf centres d'hébergement-insertion et centres mères-enfants. Des entrevues ont eu lieu sur le terrain.

Les acteurs principaux :

Le N° 115 : sa mission est l’orientation des per- sonnes sans abri. En Seine-Saint-Denis, 1500 personnes sont accueillies chaque nuit en moyenne (activité 115 la plus importante en France après Paris). Actuellement, les accueils par le 115 se résument à quelques jours d’hôtel, pour per- mettre une évaluation sociale. Chaque nouvelle prise en charge implique un changement d’hôtel. Conscient de l’inadéquation de ces solutions pour les femmes sortant de maternité, le 115 met en

place depuis 2009 un partenariat avec le CEFR.

Les services sociaux dont disposent les maternités publiques expriment les besoins des femmes qui doivent quitter la maternité, sans autre solu- tion que d’appeler le 115. L’hôpital ne peut prolonger l’hébergement sans justification de soins. Entre la nécessité d’obtenir une mise à l’abri par le 115 et la pression de libérer les places hospitalières, ces professionnels agissent dans une grande tension.

Le CEFR, CHRS associatif de 160 places à Vaujours, est excentré du territoire. Historiquement dédié à la prise en charge et l’insertion des français rapatriés de l’étranger, il réserve depuis 2009, à la demande du 115, vingt places aux mères sortant de maternité (séjours de deux à trois jours). Selon ses capacités la mère repart à l’hôtel via le 115, ou séjourne plusieurs semaines voire plusieurs mois au CEFR, en attente d’une nouvelle orientation. Ces dispositions ont permis une rapide évaluation et à une relative stabilisa- tion de ces femmes.

La cellule Errance du Conseil général. Le groupe de travail a abordé le difficile rattachement des femmes à un service social de secteur. Les témoignages indiquent qu’il est plus facile d’obtenir une attache sociale si la grossesse a été déclarée malgré l’instabilité. Dans le cas

contraire la circonscription Errance (trois assistantes sociales) ne peut garantir une réponse à tous les besoins dans l’urgence de la naissance.

Les indicateurs

A partir de cent situations en moyenne par an, dont la moitié est indiquée par les maternités (sources 115 et CEFR), une enquête est menée entre les trois principaux acteurs, avec la coordination de la PMI au niveau départemental, de janvier à mars 2011.

L’étude devra être élargie, mais des signes émergent déjà des dix-sept situations analysées

Maternité de Saint Denis principal demandeur, avant Montreuil puis Montfermeil :

• Femmes sans titre de séjour( deux tiers)

• Premier accouchement (trois quart)

• Isolement au moment de l’accouchement (trois quart)

• Suivi prénatal inconnu (un tiers)

• Suivi social connu (pour moitié)

• Hébergement précaire avant la maternité

• Couverture médicale absente ou presque

• Fragilité psychologique (un tiers)

Les tentatives de réponses avec une offre réduite

L’hôtel par le pôle d’hébergement et de réservation hôtelière (PHRH) : il propose au 115 les places libres en Ile-de-France pour Paris et La Seine-Saint-Denis. Mais ce dispositif n’est ouvert que du lundi au vendredi de 17 à 22 h, alors qu’il était permanent, ouvert 24h/24. Le 115 insiste pour que le PHRH réserve 80% des places aux usagers de Seine-Saint-Denis, ce qui limiterait le déplacement à travers la région des familles les plus fragiles.

L’hôtel par le financement du département : le nombre ou la valeur des prises en charge hôtelières pour les mères avec enfants de moins de trois ans est en baisse. Le Conseil géné- ral subit des contraintes budgétaires sévères. L’existence ou non d’un projet d’insertion conditionne souvent cette prise en charge, incompatible avec la maternité.

L’hébergement institutionnel : l’offre d’hébergement est saturée tant en Centres mères-enfants trop rares, que dans le secteur hébergement insertion (CHRS) que ce soit dans l’urgence ou de façon préparée. Le SIAO93 devrait progressivement donner une meilleure lisibilité des ressources. Mais seule l’inclusion des familles dans l’habitat de droit commun créera la fluidité de l’accueil. Force est de constater en Seine-Saint-Denis que la sécheresse des filières d’accès limite les solutions.

L’accès aux droits : l’irrégularité administrative des personnes demandeuses freine le montage de solutions d’hébergement. Assister les régularisables de droit, permettrait de mieux servir leurs besoins de suite.

Les risques d'une situation de crise

Des risques médicaux et de mortalité, selon l’INSEE, la Seine-Saint-Denis a le pire indicateur de mortalité infantile (enfant de moins d’un an) en France, supérieur d’un tiers à la moyenne nationale. Le taux de prématurité y est aussi le plus élevé. La proportion de grossesses à risque est ici bien plus forte, la ten- dance augmente depuis dix ans. L’ARS préconise des efforts pour cette population à risque, notamment pour prévenir les accouchements prématurés.

Des risques pour le lien mère-enfant : à l’hôtel ils sont mis à l’abri, mais cela n’assure pas les fonctions quotidiennes (cuisiner et alimenter son enfant). La promiscuité n’offre pas la sécu- rité et la tranquillité nécessaire. Les déplacements fréquents sont épuisants et provoquent la rupture avec de rares liens de solidarité. Ils imposent des qualités d’adaptation importantes, quand la mère est très fatiguée et qu’elle a besoin de stabilité. Ces conditions de vie difficiles dégradent les relations parentales. Elles obligent parfois à intervenir au titre de la protection de l’enfance.

Des risques psychologiques pour le développement de l’enfant : « Les enfants de ces femmes en errance sont nés et pourtant ils restent au contact du corps de leur mère, ils sont portés au dos ou dans un porte bébé en permanence, presque jamais confiés car leurs mères ne cessent de perdre, en changeant de lieux, les liens qu’elles ont tissés »... « Le bébé SDF vit collé au corps de la mère, au rythme de ses inquiétudes, de ses peurs, de ses déambulations, ses pérégrinations. Ces femmes, ne pouvant cuisiner, faire des réserves, ont faim et l’impact de la faim, de l’insécurité induit des modifications de la perception de la satiété de leur enfant et parfois même certains comportements sur les modalités d’alimentation du bébé (suralimentation)»

Sarah Stern, pédopsychiatre à l’hôpital Delafontaine.

Les propositions du groupe de travail

La mise en place d’une fiche de liaison maternité / CEFR : nous constatons une déperdition d’informations à propos des femmes. Les services sociaux de maternité sont en contact avec le 115, qui envoie les familles au CEFR, sans information précise à leur sujet. Une fiche de liaison est élaborée à partir du ques- tionnaire de l’enquête, sa transmission des assistantes sociales de maternité vers les équipes du CEFR, permet un meilleur suivi. L’accord préalable des femmes est requis avant de transmettre les fiches. D’une séance à l’autre, le CEFR constate que c’est un outil de travail simple et efficace, notamment pour les démarches de premières nécessités.

La promotion de projets du type « hôtels maternels » : de l’ex- périence développée entre 115 et CEFR, il est pertinent de réfléchir à une alternative pour prolonger le séjour en maternité des femmes les plus en difficulté, de façon sûre et stable, même tran- sitoire. Concevoir une offre hôtelière postnatale accompagnée, en lien avec la maternité et en cas de complications médicales.

L’articulation des acteurs, de l’expérience développée entre 115 et CEFR, il est pertinent de réfléchir à une alternative pour prolonger le séjour en maternité des femmes les plus en difficulté, de façon sûre et stable, même transitoire. Concevoir une offre hôtelière postnatale accompagnée, en lien avec la maternité et en cas de complications médicales.

L’amélioration des réalités de vie à l’hôtel : soutenir et accompagner les femmes avec leur nourrisson pour celles capables de s’y adapter ; s’appuyer sur les dispositifs que propose l’ARS (SOLIPAM).

Vers un livre blanc

Des mères et des enfants en risques : dans toute société développée, la mère et le nouveau-né font l’objet de vraies sollicitudes dans ce moment vulnérable. Les questions ren- contrées ici révèlent une grave crise sociale. Le groupe de travail montre que la connaissance des missions et des pratiques améliore l’accompagnement des femmes, en élaborant des outils simples. Favoriser les liens entre acteurs et institutions permet de coordonner les actions et les rendre plus efficientes. Cette collaboration se poursuivra utilement, elle développera des coopérations. Placée entre des instances médicales et sociales responsables et compétences, cette probléma- tique réclame des réponses concertées au plus haut niveau. Il convient de trouver des solutions garantissant, sur ce territoire comme au niveau national, le respect des droits des personnes les plus défavorisées. Il faut témoigner et interpeller.

Alerter les élus et les gestionnaires du territoire. Le conseil d'administration d'IL93 a adopté cette approche : mettre en lien les acteurs, améliorer les articulations, produire un diagnostic com- mun, c’est utile et favorise le consensus. À partir du rapport du groupe de travail, un livre blanc sera édité pour soutenir l’intérêt des médias et des autorités à la cause des femmes et des nouveau- nés en détresse. Sa diffusion visera la réunion des représentants de l’Etat et du Conseil Général afin de promouvoir des initiatives lors d’une table ronde à l’automne 2012, après les élections et l’interpellation des candidats puisque cela est nécessaire.

Patrice Fleury et Sabine Pirrovani

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