Familles en errance

Dès 2002, la question des publics en errance a fait l'objet, d'une réflexion au seine du Service social départemental (SSD). Celle-ci s'appuie sur les constats effectués sur plusieurs années autour de l'accueil de nombreuses familles qui, du fait de leur précarité, se retrouvent dans une situation d'errance et d'instabilité telle qu'ele génère une prise en carge et un accompagnement particulièrement complexes. Deux études menées en 2002 et 2005 par le SSD et la Cellule d'études et de statistiques et du dispositif d'information (CESDI) ont mis en évidence la charge de travail générée par ces accueils et le nombre important de familles concernées. Au vu des résultats de ces études et des travaux menés sur l'accueil en service social, le Conseil général a pris en compte la nécessité de créer un lieu d'accueil spécifique.

La circonscription de service social des publics en errance a ouvert ses portes le 5 mai 2008 financée le Conseil général et par le Conseil régional d’Ile-de-France. Ce service, composé de trois assistants sociaux, un secrétaire et une responsable, reçoit le public de la Seine-Saint-Denis, orienté par les autres services sociaux départementaux, sans attaches repérées, ou sans ancrage suffisant, pour être accompagné par un service particulier.

L’objectif de la CSSAPE est de recons- truire l’histoire de vie des personnes orientées, de les stabiliser géographi- quement en recherchant avec elles une solution d’hébergement, de permettre l’ouverture des droits, dans le cadre d’un accompagnement social global, en vue d’un retour au droit commun (accès à un CHRS, résidence sociale, logement autonome, ou autres projets de vie ...). Après une montée en charge progressive, les assistants sociaux ont rencontré 138 ménages en 2010 et 157 en 2011. Les ménages ont bénéficié d eplus de six rendez-vous en moyenne, pour l'année 2011. 33 de ces ménages ont été rencontrés "au domicile", c'est-à-dire à l'hôtel, dans un squat, ou autre hébergement précaire.

Les familles en errance : l'essentiel du public rencontré par la CSSAPE

Les premiers éléments statistiques de l'année 2011, pour 157 ménages accompagnés, montrent globalement les mêmes proportions que les années précédentes, plus de 80% des ménages sont des familles avec enfants. Même si les couples avec enfants apparaissent en nette augmentation, les femmes isolées avec un ou plusieurs enfants représentent encore 55% de ces familles.

Ce sont les services sociaux des maternités qui, très souvent, orientent vers notre service des jeunes femmes avec leur nouveau-né qui, faute de réseau sur lequel compter, se retrou- vent très isolées dans une chambre d’hôtel. Elles peuvent être parfois totalement démunies face aux pleurs du bébé, n’ayant pas bénéficié de l’ap- prentissage d’une mère, d’une tante, qui auraient pu leur transmettre les gestes maternels et leur apporter des paroles rassurantes.

Les enfants concernés par l’errance sont toujours plus nombreux que les adultes, et ce, d’autant plus que cer- taines familles peuvent avoir trois ou quatre enfants. Ainsi en 2011, 215 enfants dont 23 nés dans l’année, partagent les mêmes conditions de vie que leurs parents. L’insuffisance ou l’absence totale de revenus pour faire face aux besoins quotidiens et primaires, les difficultés de scolarisation, ou la déscolarisation de fait lorsque la famille n'est pas stabilisée, mobilisent toutes les pensées ou l'énergie des parents et représentent de véritables entraves à la construction d'un projet de vie, à une projection y compris à moyen terme.

Les conditions de vie à l'hôtel : des effets à long terme.

Si d'autres services sociaux que le nôtre peuvent témoigner des difficultés rencontrées par nos publics, le fait d'être spécialisés dans l'accompagnement du public en errance nous confronte à des problématiques plus fortes dont le caractère cumulatif majore les perspectives inquiétantes. Les inquiétudes des travailleurs sociaux reposent la question de la vie à l'hôtel et de ses conséquences sur les enfants : difficultés d'apprentissage, effets de la promiscuité, inquiètude - en miroir de leurs mères cherchant une assurance qu'elles ne peuvent pas leur donner - la trop grande proximité avec la mère ou avec les parents avec qui l'on dort faute de place suffisante.

Des freins à l’accompagnement social des personnes en errance : la logique de territoire

Le travail des assistants sociaux de la CSSAPE consistant à rechercher un ancrage qui ait du sens pour la personne, se confronte très souvent aux exigences institutionnelles, toutes institutions confondues, à une logique de territoire, voire « d’hyper-territorialisation » pour des raisons économiques, politiques, idéologiques... D’où la très grande difficulté, la quasi impossibilité parfois, pour ce public de se domicilier : premier ancrage nécessaire pour faire valoir ses droits, aussi un des premiers obstacles à une vie plus proche de la " normalité ». Très peu de CCAS acceptent des personnes n’ayant pas d’autre attache avec leur ville que l’hôtel. Les associations débordées, ferment leurs services de domiciliation, ou en limitent l’accès, faute de pouvoir faire face à la masse de personnes en demande.

C’est de cette logique dont il est question lorsque l'accès aux structures de province est rendue beaucoup plus complexe depuis la mise en place des SIAO avec, clairement, des consignes de "recentrage" sur le public du département concerné dans certains lieux, au risque de voir fermer des places d'hébergement faut de candidats locaux.

Tous les départements de province ne sont pas concernés de la même façon par la saturation des dispositifs comme en Ile-de-France, et, ce qui apparaissait comme une sortie possible vers le logement pour des ménages sans attache en région pari- sienne, ne se révèle que très rarement envisageable.

La fin des mesures hivernales

La réduction brutale des moyens de prise en charge des séjours hôteliers des familles en rupture de toit, entraîne périodiquement une grave dégradation des situations familiales et des processus d’accompagnement social mis en œuvre.

Soulignons que le Conseil général de Seine-Saint-Denis aide de manière importante toute l’année de nombreuses familles et dépasse largement ses compétences. La période hivernale apporte une forme de soulagement aux familles malgré l’inconfort de la vie à l’hôtel, permettant une stabilisation a minima et donc la facilitation de certaines démarches, le respect des rendez-vous liés à la santé, la scolarisation, la régularisation administrative...

Dès le mois de février l’inquiétude s’accroît chez les familles suivies par le 115 et notamment chez les ménages qui ont déjà connu un ou deux étés de prise en charge humanitaire. Nous craignons que le 115/93 qui, en période hivernale a pu offrir aux familles jusqu’à plus de 2000 nuitées d’hôtel par jour, assurant un minimum de stabilité, ne soit contraint comme chaque année, de réduire de moitié cet effectif, entraînant ainsi une incertitude du lendemain encore plus prégnante.

Que faire des bagages lorsqu’il faut changer d’hôtel chaque nuit ou toutes les trois nuits ? Comment accéder aux hôtels éloignés lorsque le 115 ne peut communiquer la disponibilité qu’à 22 ou 23 heures, et d’autant plus lorsqu’on est seule avec un ou plusieurs enfants ?

A la violence du mode de vie à l’hôtel, s’ajoute l’inévitable déscolarisation des enfants qui produira à terme des effets désastreux, ce que la plupart des parents évite absolument quand leur hébergement se maintient sur une longue durée, au prix souvent d’efforts remarquables pour préserver ce lieu de socialisation pour leurs enfants.

Un accompagnement social exigeant qui se doit d’être inventif et partenarial

Au processus classique d’accompagnement social individuel – stabiliser la famille pour lui permettre d’ouvrir des droits, aussi maigres soient-ils, lui faciliter une projection vers un futur un peu meilleur, sans stabilisation administrative et matérielle – qui pourrait être un travail sur une réalité parfois désespé- rante, il nous paraît utile d’adjoindre un travail social collectif pou ouvrir quelques pistes permettant par la rencontre avec les autres, une ouverture, une aide à la construction ou à la reconstruction. Ainsi, un travail sur la relation parent- enfant, la valorisation des parents dans tout ce qu’ils mettent en œuvre pour ouvrir l’avenir à leurs enfants, ou le sou- tien à la parentalité en général, paraît envisageable selon les situations et malgré le contexte de vie.

La CSSAPE, comme les autres acteurs de l’accompagnement social, ne peut trouver seule des solutions. Et ce, d’autant plus dans un contexte de crise économique et sociétale où les plus pauvres, et sans droits, sont davantage fragilisés et stigmatisés.

Poursuivre notre activité d’accompagnement social auprès des personnes en errance, en associant au travail individuel une approche collective, ne peut se réaliser et ne pourra se poursuivre sans un partenariat associatif et institutionnel, réel, riche et sans cesse en construction. Par ailleurs, la prise en compte de la dimension de l’errance, et de ses effets sur les familles, ne pourra se faire que grâce à une réelle appropriation de cette question par chaque service, au sein de nos institutions.

Dominique Darce

Responsable de la circonscription DPAS – SSD

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