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Une maîtresse de maison peu ordinaire

April 16, 2012

 

 

 

 

Maîtresse de maison dans une Centre mères et enfants j'interviens auprès des femmes dans leur espace de vie. Les mères et leurs enfants sont sous locataires, en appartements autonomes regroupés dans un immeuble ou isolés en ville.

 

Nadine Brougière a été engagée en 2002 par l'association La Maison du Pain. C'était l'ouverture de l'établissement de Pantin. Elle a une longue expérience professionnelle auprès d'un public féminin mais non exclusivement.

 

 

Qu'est-ce qui a changé dans ta pratique auprès des femmes ici ?

 

Principalement le fait que les femmes, considérées à l'ouverture comme des victimes, ce qui justifiaient de les assister, sont devenues des actrices responsables que j'accompagne de façon personnalisée. Depuis 2006, plutôt qu’attendre le signalement de l’usager pour intervenir au coup par coup, j’ai pratiqué des visites techniques programmées, d’abord trimestrielles, puis mensuelles en 2007. Cette anticipation régulière a tout changé. Les états des lieux de sorties témoignent du résultat. Plus d’entretien, moins de travaux, plus de réussites.

 

La demande s’est structurée entre nous. Nous partageons les qualités du « faire avec ».Dans la réalité des conditions de vie et d’habitat, il peut être question de la charge des enfants pour la femme, devenue mère isolée. Les femmes hébergées par l’établissement ont souvent des origines étrangères. Nombreuses ont vécu dans des pays d’Afrique subsaharienne. Elles sont soucieuses de montrer leurs qualités et leurs compétences. Elles se sentent observées, toujours évaluées. Leur tentative d’adaptation est constante et les modèles d’éducation sont comparés en permanence. 

 

Le public féminin hébergé évolue. Si les jeunes femmes sont plus nombreuses, elles ont surtout une expression plus directe, je constate qu'elles sont plus en difficulté. Les références familiales sont incertaines ou peu disponibles, en particulier leurs modèles parentaux. Au-delà d'une relation d'apprentissage, il s'agit bien de rencontrer l'autre. Placées dans ce rapport de confiance, dont on sait qu'il ne se décrète pas mais se gagne et se cultive, nous sommes au coeur du sujet. C'est la place de la vie.

 

Les masques tombent et la parole se fait plus sincère. Nous apprenons mutuellement à connaître les réactions des unes et des autres, chacune à sa place, pour le dire et pour le faire. Mon apport technique ne doit jamais être l'occasion de jugements. c'est une position de "modeste", du "moi je". Il ne faut pas viser la mise à l’épreuve de la femme avec qui je suis. Il s’agit d’engager un dialogue entre femmes. Il est question « d’être femme », de « après, quelle vie j’aurai ? ». 

 

 

 

 

 

 

La définition de l’autonomie des femmes est souvent discutée. Elle est parfois confondue avec le risque d’être plus isolée, ou contraire aux liens de solidarité dont l’existence dépend. Le voile se lève sur la débrouille, sur les scénarios de vie qu’il a fallu défendre, pour obtenir des solutions au cours d’une migration incertaine et chao- tique. Pour « percer au soleil ». Les femmes auprès de qui j’interviens sont des personnes profondément solidaires, sensibles à celles qui attendent des réponses à leur précarité. Elles ont aussi des solidarités obligées. Des devoirs envers des anciens ou des enfants restés au pays d’origine. Les cotisations communautaires (les tontines etc.)

Ces charges sont rarement négociables et souvent incomprises par les services sociaux. Ces obligations doivent rester leur affaire. Elles ne s'articulent pas avec nos principes sociaux de droits et de devoirs.

 

Les femmes disent qu'elles redoutent et subissent le faire d'avoir à multiplier le récit de leur histoire. Raconter sa vie,c'est le tarif. Raconter ses blessures à l'infini, pour être comprise comme victime.

 

Il faut ainsi correspondre pensent-elles, au discours attendus par les services. Toutes ces femmes sont très réfléchies ! Sans cesse elles cherchent "comment je vais m'en sortir en évitant de me mettre à nu?" tandis qu'elles doivent rabâcher sur leur condition, et supporter le regard sur l'éducation qu'elle propose à leurs enfants.

 

 

 

 

 

Ces femmes se sentent observées, depuis longtemps parfois, fragilisées d’être dans cette position. Elles doivent devenir actrices. Il convient de faire bouger ce qui peut, tranquillement, sans brusquer. Elles ont besoin d’échanger, de prendre le temps qu’en ville on n’a pas pu leur donner (l’exemple des rendez-vous médicaux pour elle ou l’enfant, l’illustre bien). Le caractère expéditif, productif des échanges ajoute de l’incompréhension quand les écarts culturels déjà, suffisent à expliquer les malentendus, ou les contresens parfois. Sans compter la difficulté pour certaines de maîtriser la langue française. Elles n’osent pas questionner, elles obéissent à l’injonction de faire.

Je me souviens de celle qui avait rapporté tous les légumes « verts » du marché, pour appliquer la recommandation alimentaire du médecin. Le tout est déposé sur la table, puis elle m’interpelle : « bon maintenant, expliquez moi comment on prépare tout ça ! » L’adaptation ça ne marche que dans les deux sens... il faut bien sûr prendre en compte les habitudes alimentaires de chacun, la culture familiale des repas, avec les doigts ou avec des couverts, mais ce qui compte c’est comment elles sont partagées. Le vécu des femmes en formation confirme le choc culturel 

 

 

 

 

auquel elles s’exposent. Quand elles se préparent aux métiers de la restauration par exemple, il s’agit d’apprendre la « cuisine des blancs ». Ce que leurs enfants adopteront très vite, au point de préférer parfois les plats de la cantine aux plats traditionnels de leur mère ! Nouveau choc en retour... 

 

 

 

 

 

Au cours de ton expérience professionnelle, les femmes que tu accompagnes aujourd’hui te semblent-elles différentes de celles d’hier ?

La génération que je rencontre actuellement me semble plus affirmée, plus capable de rébellion. Je ressens ces femmes plus libres, moins isolées de leurs origines ou de leur communauté. Je me souviens des femmes qui vivaient leur position de co-épouse dans une grande violence domestique, sans alternative possible. Selon mon expérience, il me semble aujourd’hui que les migrantes sont dans un rapport moins rude avec leur passé. Elles témoignent de moins de dureté pour leur accueil, peut-être du fait de la rencontre plus fréquente avec des travailleurs sociaux. Ce sont des appréciations très relatives bien sûr. Elles sont plus sûres du bon droit auquel elles peuvent prétendre, ce qui ne veut pas dire qu’elles sont juridiquement assez informées.  

 

 

 

 

Malgré cela, elles acceptent encore souvent le machisme des hommes de leur entourage. Elles en tolèrent la violence avec fatalité, une résignation à servir avec le poids de la morale traditionnelle, qui n’a parfois plus court au pays. L’homme est encore craint, réputé tout puissant, ce qui n’exclut pas la capacité des femmes à la ruse pour composer avec ce modèle encombrant.

 

Les femmes ont toutes des ambitions de vie. Des rêves aux projets modestes ; pour leur réussite et pour l’avenir de leurs enfants, pour que « ça change ». Elles savent qu’il faudra se battre au nom de l’intérêt de leurs enfants, pour « autre chose » parfois jusqu’au sacrifice.Le logement, c’est ce qui représente le mieux la réussite. Le logement intermédiaire ou pire l’hébergement social, sont identi- fiés comme une disqualification dans leur parcours. Elles ne comprennent, ou n’acceptent pas, les motifs qui viennent justifier ces attributions, ou ces admissions, souvent par défaut. 

 

 

 

 

 

Que peux-tu dire ici de la question du travail des femmes ?

Pour elle le travail, ou le salaire, c’est d’abord l’instrument de l’accès au logement. Elles ont intégré cette contrainte que la pénurie de logement social impose à toutes. Ce n’est pas un projet, c’est une contrainte. Mais l’expérience est une révélation. Malgré d’importants efforts, et la nature des postes de travail peu qualifiés, elles découvrent l’intérêt des rapports sociaux de production. C’est positif, mieux c’est constructif. Cela change tout de leur place de femme, jusque là domestique. J’observe que plus qu’auparavant, elles s’impliquent en formation. C’est là que s’opère la transformation. Ce serait intéressant d’étudier combien de femmes conservent leur emploi après leur accès au logement. Souvent elles s’éloignent de leur lieu de travail et du mode de garde organisé pendant l’hébergement. Mais je sais que, contrairement à nos prévisions, certaines se sont accrochées. Nombreuses sont des salariées appréciées dans leur travail.

 

Alors, être femme, c’est aussi devenir une travailleuse. Mais les jeunes le disent également, être femme c’est pouvoir s’amuser, sortir, danser... Je découvre comme elles vivent l’importance de cultiver leur bonne apparence. Cela peut évoquer une certaine forme de tyrannie, de réflexe aux complexes mais c’est aussi l’expression du respect de soi, de la reconquête de soi...

L’établissement de La maison du pain, c’est plutôt masculin ou féminin ? C’est... plutôt féminin ! C’est vrai qu’une majorité de femmes y vit et y travaille, mais cela n’explique pas tout. 

 

Les propos de Nadine Brougière ont été recueillis par Patrice Fleury,

Directeur en présence de Sandy THORINIUS, stagiaire TISFF 

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