Accès au logement : un droit pour l'usager, pas une finalité // "l'ambivalence du départ vers l'autonomie"

December 16, 2011

 

 

 

 

 

Le relogement pour des jeunes femmes ayant eu un parcours d’hébergement en CME parfois sur plusieurs années, c’est avant tout, bien sûr, une victoire. Si ce n’est pas explicitement une mis-

sion des CME, tout comme l’insertion professionnelle, cela le devient pourtant tacitement, dans la mesure où une fin de prise en charge en CME sans relogement équivaut presque invariablement à un retour dans la précarité pour la famille, dans la mesure où aucune structure n’est prévue pour assurer le relais, faute de place. D’où un enjeu de taille pour les résidentes comme pour les institutions.

 

L’annonce d’un relogement est donc toujours, dans un premier temps, vécue comme une réussite et une joie, aussi bien par les femmes « sortantes » que par les travailleurs sociaux. C’est l’abou- tissement d’un plus ou moins long parcours marqué par l’errance et la précarité. Mais la demande de logement n’est pas toujours aussi claire pour ces femmes. Comme le dit une jeune femme hébergée en Centre mères - enfants : «je me dis : je vais avoir un appartement, mais pas je vais quitter...»

 

À ce premier mouvement d’euphorie succèdent donc généralement le stress et l’angoisse qui prennent racines sur des éléments concrets, comme la taille de l’appartement, sa situation géographique par rapport au lieu de travail, aux repères posés pendant le temps de l’hébergement, le changement d’école ou la nécessité de retrouver un autre mode de garde pour les enfants d’âge préscolaire, ainsi que le montage et le coût financier (demandes d’aides à la CAF et coût pouvant mettre en péril l’équilibre budgétaire de la famille) et les difficultés liées à une nouvelle adaptation, par rapport à l’organisation de la mère d’une part, aux difficultés de réinves- tir une autre personne d’autre part.

 

À ces éléments concrets s’ajoutent d’autres sources d’angoisse, plus implicites. En effet, ces jeunes femmes n’ont jamais été en situation de locataire autonome, ni n’ont jamais vécu seules, qui plus est dans une nouvelle configuration familiale du fait de la naissance d’un ou plusieurs enfants.

Se pose alors la question de la séparation d’avec l’institution et les travailleurs sociaux pour lesquels elles nourrissent des sentiments et des liens ambivalents, entre rejet et confiance, entre agressivité et lâcher-prise, mais qui constituent en tout état de cause des repères sur lesquels elles ont pu s’appuyer pour donner sens, remettre un cap à leur parcours chaotique semé de ruptures. Le CME s’est posé de façon parfois inattendue pour elles, comme une suppléance à un lien familial et social en délitement. Cette parenthèse plus ou moins lon- gue en institution, ce temps de l’hébergement est ce qui leur a permis de construire, ou reconstruire ces liens mis à mal, à un moment où l’urgence et la survie matérielle et psychique perturbaient leur rapport à l’autre et leur ancrage au temps.

 

Le relogement donc, constitue une victoire sur la précarité et la galère mais il est aussi synonyme d’une nouvelle séparation et il est parfois nécessaire pour ces jeunes femmes de conflictualiser leur rapport à l’institution au moment du départ, pour tenter d’échapper à ce vécu douloureux d’un lien qui va nécessairement se transformer. Notre travail consiste alors à les accompagner non seulement pour « réussir » leur entrée dans le logement et dans ce nouveau statut de locataire, mais aussi pour les aider à franchir la porte de l’institution en for- malisant cet au revoir, qui est si important pour elles et pour leurs enfants.

 

Pour illustrer cette problématique du vécu des femmes sortantes, au-delà des difficultés techniques liées au relogement, je donnerai l’exemple d’Aminata (dont j’ai changé le prénom), hébergée en CME à Bobigny : après plus de dix-huit mois d’hébergement et un CDI, elle se voit proposer un appartement à Aubervilliers. 

 

 

 

 

Au moment de la visite, à laquelle nous assistons comme travailleurs sociaux pour contenir précisément, les mouvements d’angoisse et cette inévitable déception liée à la confrontation au réel, Aminata montre une mine déconfite, qui me paraît quelque peu incongrue alors qu’elle attend ce moment depuis presque deux ans. Elle se plaint du mauvais agencement, de la distance par rapport à son travail... Elle lance même qu’elle va refuser le logement. Panique du travailleur social qui sait le prix d’un refus... Il s’agit alors, pour nous, de réintroduire des éléments de réalité, de dédramatiser, de mettre des mots sur ce qui est vraiment difficile. Finalement, tous les arguments négatifs tombent les uns après les autres. Aminata se prépare à entrer dans l’appartement, et s’en montre très satisfaite...jusqu’à ce que nous apprenions que l’appartement ne sera pas loué pour des problèmes de suspicion de présence d’amiante ! Par chance, l’erreur venant du bailleur, il propose un autre appartement pour la famille quinze jours plus tard. Aminata gère les formalités administratives de façon très autonome, elle semble prête à partir dans son logement.

 

Pourtant, une seconde source de tension émerge. Elle se fixe autour du départ de sa fille de la crèche familiale où elle est accueillie depuis plus d’un an chez une assistante maternelle. Le fonctionnement de la crèche pose la possibilité pour les résidentes qui quittent le centre de bénéficier de trois mois d’accueil après le départ (lorsque la famille est relogée dans une autre commune que Bobigny) ceci pour permettre une transition en douceur et des relais adaptés mis en place par, et avec, les travailleurs sociaux. Il y a également la proposition faite à la famille de pou- voir être en relation avec son référent du CME pendant trois mois, pour faciliter ces relais vers d’autres services de secteur si besoin, notamment pour la mise en place d’un ASLL, d’un relais vers une assistante sociale de secteur lorsque la famille est demandeuse.

 

Aminata supporte alors très mal le relais qui est proposé vers une assistante maternelle ayant accueillie sa fille pendant les congés de l’assistante maternelle - référente (ceci pour des raisons d’organisation liées au service). Pourtant, elle sait que l’accueil de sa fille s’est très bien passé chez cette dame. Elle retire alors sa fille du jour au lendemain, choisissant de la mettre en garde chez ses parents avec qui elle a renoué des liens récents (notamment son père). Le personnel de la crèche propose systématiquement pour ces temps de départ des enfants des rituels pour se dire au revoir, à travers un goûter chez l’assistante maternelle et la remise d’un album photos relatant les temps forts de cet accueil. Dans un premier temps, Aminata coupe tout lien, empêchant sa fille de bénéficier de ce rituel de séparation. Quelques semaines plus tard, lors d’un entretien téléphonique elle se montre plus apaisée et semble prendre conscience de l’importance pour elle et sa fille de prendre un temps avec l’assistante maternelle ; elle décide de formaliser cet au revoir en allant rendre visite à l’assistante maternelle, ce qu’elle fera la semaine suivante...

 

Nous pouvons imaginer que le fait d’avoir pris le temps de se poser dans son nouvel environnement, d’avoir mesuré qu’elle avait la capacité de gérer par elle-même et de voir que les choses se mettaient en place progressivement, ait permis cette prise de recul.

 

En conclusion, nous voyons l’intérêt pour ces femmes, avec leurs enfants, qu’elles puissent bénéficier d’une attention et d’un accompagnement tout particulier pour concrétiser leurs acquis, leurs capacités et leur confiance en elle dans le fait de pouvoir vivre de façon autonome et de poser de nouveaux repères.

Dans « l’après relogement » il nous faut accepter aussi, en tant qu’institution, que la suite de leur parcours ne nous appartient plus, le relogement n’étant pas une finalité pour ces femmes. Il nous reste à leur faire confiance pour la suite de leur chemin de vie... 􏰅

 

Morgane JAAFAR

Éducatrice de Jeunes Enfants CME La Chrysalide - Bobigny 

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