Le marché du travail : Business pour certains, intérêt collectif pour les autres...

La réorganisation du service public de l’emploi au sein du Pôle emploi est supposée favoriser le suivi individualisé des chômeurs et des personnes en situation de précarité.

En France, la question de l’insertion pro- fessionnelle est devenue une réelle préoc- cupation dès le milieu des années 1980. Le premier article de la loi instituant le Revenu minimum d’insertion (RMI) en 1988 stipule : « L’insertion sociale et professionnelle des personnes en difficulté constitue un impératif national ». A l’instar du RMI, les nombreux dispositifs qui se mettent en place pour lutter contre le chômage et la précarité depuis le milieu des années 1980 sont fondés sur une conception de la responsabilité individuelle du chômage : les caractéristiques individuelles du chômeur, d’un point de vue sociologique et économique, son comportement, seraient à l’origine de son état. Ainsi, les mesures mises en œuvre par les profes- sionnels de l’insertion, centrées sur le chômeur, tendent à améliorer son niveau d’employabilité en remédiant à ses déficiences, ses manques, les aléas de son existence qui le rendent inadapté aux exigences du marché du travail.

Les opérateurs privés de placement doivent être rentables. Quel profil doivent avoir les demandeurs d’emploi pour bénéficier de leurs prestations ?

Avant de s’intéresser au niveau d’employabilité d’un individu, déterminé par un agent d’in- sertion lambda, force est de constater que le fonctionnement même du marché du travail se révèle être un obstacle de taille pour les personnes habituellement en difficulté d’insertion ou cumulant des freins à l’emploi.

Dans le contexte économique actuel,il y a d’autres exigences que de continuer de culpabiliser, contrôler, sanctionner les personnes en recherche d’emploi.

Depuis le dernier trimestre de l’année 2008, la crise économique a réduit à néant les efforts des politiques actives de l’emploi mises en œuvre depuis dix ans, comme ceux des statisticiens de l’INSEE (institut national de la statistique et des études économiques) en matière de calculs et de publication du taux de chômage en France. Ce dernier était souvent l’objet de contestations et de polémiques. D’après les chiffres de la DARES (direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques) et de l’INSEE, ce sont 357000 emplois qui ont été détruits en 2009 dans le secteur marchand (soit en une année 2 % du total des emplois du secteur marchand en France). Selon les chiffres proposés par l’INSEE, le taux de chômage a progressé de plus d’un point entre les mois de juin 2008 et juin 2009. En Ile-de-France ce taux serait passé de 6,6 % à 7,7 %. Dans notre département, la Seine-Saint- Denis, les pourcentages seraient encore plus inquiétants, 9,2 % en juin 2008, puis 10,4 % en juin 2009.

Nous savons maintenant quela frontière est de plus en plus étroite entre la situation de chômage et la situation de pauvreté.

Les chiffres de l’observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) sont alarmis- tes : à la fin de l’année, entre 239 000 et 523 000 personnes pourraient grossir les rangs des huit millions d’individus vivant en dessous du seuil de pauvreté en France (60 % du revenu médian soit environ 930 euros par mois).

Devant l’ampleur de la tâche, les agents du tout nouveau service public de l’emploi sont paradoxalement débordés. La fusion de l’ANPE et des ASSEDIC, donnant naissance à Pôle emploi, était censée améliorer la prise en charge du deman- deur d’emploi, de son accueil à son indemnisa- tion en mutualisant des moyens et des compétences professionnelles complémentaires.

Depuis de nombreuses années les salariés de feu l’ANPE alertaient les autorités publiques compétentes pour contester les réformes qui se sont succédées. Celles-ci ont affaibli le service public de l’emploi et continuent de renforcer la place des opérateurs privés de placement (OPP) pour répondre à la demande grandissante des personnes en recherche d’emploi.

Ces OPP, pour beaucoup issus du secteur marchand (tels Manpower, Randstad,... véritables piliers du travail temporaire en France), se voient et se verront confier une masse grandissante de demandeurs d’emploi, sûrement plusieurs dizaines de milliers dans les mois qui viennent, et sont confrontés à des difficultés de recrutement pour n’avoir pas anticipé de tels besoins.

Pôle emploi a passé des conventions, via des appels d’offres, avec une trentaine d’opérateurs qui eux mêmes délèguent, ou plutôt sous-traitent les missions confiées par le service public à d’autres organismes de plus petites tailles, déjà implantés sur les territoires et bien contents de remplir leurs « carnets de commandes ». Les actions menées avec les demandeurs d’emploi seront d’autant moins identifiables au final, le travail d’évaluation des politiques publiques risque d’être une gageure.

Dans ces périodes de réduction et de contrôle des dépenses publiques, les OPP se sont livrés à une bataille des prix pour emporter le marché proposé par Pôle emploi, en réduisant le coût apparent par personnes entrant dans les actions proposées (environ deux mille euros par deman- deur d’emploi).

Pour rester rentables, ces organismes seront contraints de réduire la qualité, la fréquence, des prestations proposées et/ou « contraints » de s’adresser aux personnes qui sont jugées les « moins éloignées » de l’emploi. Celles qui fréquenteront le moins longtemps leurs services et qui permettront d’afficher des taux de placement en emploi (mais quels types d’emplois?) des plus flatteurs.

Avec d’autres opérateurs implantés de longue date sur nos territoires (les missions locales, les structures d’insertion par l’activité économique...), nos associations se mobilisent pour défendre le droit au travail pour tous ceux qui en font une priorité, y compris pour les personnes vivant les situations les plus précaires, devenues trop souvent invisibles sur le « marché » du travail.

La marchandisation, nous évoquons tous la notion de « marché du travail », la concurrence avec le secteur marchand encouragée par les politiques publiques actuelles, la logique de résultats purement quantitatifs qui s’imposent à nous depuis quelques mois, la diminution des financements accordés à nos actions, sont autant de dangers pour les citoyens qui ne trouvent pas de réponse dans les dispositifs classiques d’accès ou de retour à l’emploi et pour la survie de nos organismes.

Nos actions reposent sur des principes qui méritent d’être sans cesse mis en valeur dans le contexte actuel.

> La non lucrativité

Pas d’actionnaires, pas de dividendes,nos services sont proposés aux individus les plus en difficulté sur le marché du travail, sans discrimination de sexe, d’âge, de patronyme ou de lieu d’habitation.

> Le travail en réseau

Acteurs impliqués et engagés sur nos territoires respectifs, nous mutualisons nos moyens d’intervention pour rendre un service de qualité aux personnes en difficulté.

> La connaissance des Lieux

Nos territoires d’intervention, leurs histoires, nous sont familiers. nous développons des liens privilégiés et naturels avec les quartiers, les habitants, les élus de la république ou leurs représentants.

> Le professionnalisme

Les salariés de nos associations ont des expériences, des diplômes et des formations qui leur permettent de parfaitement appréhender le monde économique qui nous entoure, de développer des liens forts avec les entreprises et les employeurs.

> L’évaluation de nos actions

Elle se fait en fonction de critères quantitatifs négociés ou imposés parles pouvoirs publics mais aussi en fonction de critères qualitatifs qui méritent

autant d’attention. nous mesurons nos marges de progrès et n’hésitons pas à impliquer les « usagers » dans notre travail d’évaluation. nos résultats n’ont rien à envier à ceux du secteur marchand qui invoque trop souvent les manques des personnes orientées pour expliquer des résultats médiocres.

> L’innovation et l’expérimentation

Nos associations innovent et expérimentent des actions oudes dispositifs qui peuvent influencer

les politiques publiques et faire avancer la réflexion en matière d’insertion professionnelle des personnes dites« éloignées de l’emploi ».

Nous soutenons que chaque personne qui déclare vouloir travailler et avoir un emploi sta- ble en CDI à temps plein peut être un agent actif du développement social et économique de ce pays. Les actions portées par nos associations vont dans ce sens. Le contexte économique et social actuel a des conséquences dramatiques sur la vie des citoyens les plus jeunes, les plus âgés, les moins diplômés, les femmes isolées, les plus pauvres, sous entendu les citoyens qui fréquentent nos services. Les personnes en recherche d’emploi sont les premières victimes de la crise actuelle, des logiques marchandes qui s’imposent depuis plusieurs années.

Pour plus de justice sociale, nous devons répondre à leurs attentes mieux que ne le feront les organismes intéressés financièrement au placement des « chômeurs ». Nos résultats, ceux du secteur non marchand, de nos associations, en matière d’accès ou de maintien en emploi sont probants et nos critères d’évaluation très riches. Rendons visible la plus value de notre travail et défendons sans complexes nos compétences et nos expériences en matière d’insertion socio- professionnelle et d’emploi.

Philippe Avez

Directeur de C2DI 93

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